Wonder Woman, Alien, Star Wars, Kill Bill, Hunger Games ou Mad Max, petit tour d’horizon des blockbusters mettant en scène des personnages féminins forts et indépendants.

Wonder Woman, chef d’œuvre féministe ? La presse s’est largement fait l’écho de ce film d’action qui réimposerait – enfin ! – une femme forte comme protagoniste principal d’un blockbuster. Il faut dire que la super héroïne tient de l’icône féministe, elle qui avait été créée pour DC Comics en 1941 « dans le but de promouvoir auprès des jeunes un modèle de féminité forte, libre et courageuse pour combattre l’idée que les femmes sont inférieures aux hommes ». Si les personnages féminins ont toujours été rares dans les films à gros budget, ils sont pourtant de plus en plus nombreux à s’imposer sur grand écran, à l’image des héroïnes de Mad Max Fury Road ou la saga Hunger Games. Si les blockbusters ne mettent pas toujours le féminisme à l’honneur, ils proposent aussi des personnages féminins qui sont de véritables modèles à suivre, ou « role models » en VO.

Wonder Woman, apogée du blockbuster « féministe » ?

Si le film consacre une héroïne affublée de sidekicks masculins, il n’est évidemment pas exempt de défauts : ainsi la super héroïne, coupée du monde depuis l’Antiquité et peu au fait des us et coutumes du XXème siècle, doit nécessairement suivre au pas de course un héros bellâtre. La ficelle scénaristique a beau faire sens, on constate cependant bien vite que les personnages secondaires s’avèrent relativement peu utiles et Wonder Woman (Gal Gadot), rien de moins qu’une demi-déesse, pourrait tout à fait se passer d’eux.

Le succès de Wonder Woman, en tête du box office et plus gros lancement pour un film réalisé par une femme, accompagne en réalité un mouvement d’accélération de l’émergence de personnages féminins. Le discours féministe devenu plus visible grâce à internet, l’industrie a pris conscience du désir d’une partie du public pour des personnages féminins plus forts. Mais si les actrices sont de plus en plus populaires, l’industrie du cinéma reste quant à elle terriblement masculine, comme l’explique Célia Sauvage, docteure en études cinématographiques et audiovisuelles et chargée d’enseignement à Paris III Sorbonne :

« Le problème qui me paraît encore assez important dans l’industrie américaine, c’est la place des réalisatrices. Autant l’écriture a permis l’émergence de personnages féminins et d’actrices très importantes, qui sont des icônes extrêmement puissantes pour un jeune public ; autant la place des réalisatrices est un véritable problème. C’est assez visible avec la promotion de Wonder Woman où le nom de Patty Jenkins, la réalisatrice, reste totalement inconnu du public. Elle est quasi invisible de la promotion. »

« Ça reste une industrie dont on sait qu’elle est contrôlée par des hommes, financée par les hommes, confirme Brigitte Rollet, chercheuse au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, spécialisée dans le cinéma et le genre. Dans tous les domaines, il y a une sous représentation des femmes. Et historiquement, la féminisation d’un genre a toujours des arrière-pensées économiques, on l’a vu avec Navarro et Julie Lescaut. Julie Lescaut a été conçue par la même chaîne comme un moyen d’attirer un public qui ne regardait pas forcément Navarro. » La chercheuse a beau se réjouir de l’existence d’un cinéma nettement plus féminin, elle y voit plus une récupération qu’un véritable leitmotiv féministe : « Le féminisme devient un argument de vente. Il y a de la part de certains studios, une volonté pas nécessairement féministe : il y a une vague et on surfe sur la vague. On est dans un effet de mode, mais tant mieux si ça se traduit par des avancées ».

Aujourd’hui je me dis « Qu’importe le flacon ! », et si le gros du public, qui ne se pose pas nécessairement les questions que je peux me poser, se les pose en voyant des films comme ça, avec des personnages comme ça, c’est très bien. C’est le point positif de choses qui ne sont pas pensées à cette fin là. Si ça a un impact, si ça peut faire bouger les choses d’un point de vue sociétal et culturel, tant mieux.

Alien : dans l’espace, personne n’entend les hommes crier

C’est un des monuments du cinéma populaire : près de 40 ans avant Wonder Woman, le film Alien a, le premier, consacré un personnage féminin fort. Dans ce film sorti en 1979, réalisé par Ridley Scott, le lieutenant Ellen Ripley, interprété par Sigourney Weaver, n’a rien à envier à ses homologues masculins.

« Il y a un message sous-jacent : c’est une femme qui va vaincre Alien et être la seule survivante, expliquait récemment l’auteur Norbert Merjagnan dans une émission de La Méthode scientifique consacrée à Alien, après avoir remarqué que si l’extraterrestre affronté est une femelle, sa forme renvoie, par de nombreux aspects, au phallisme. La métaphore pourrait être qu’il faut une héroïne féminine, une féminité, pour survivre à Alien ; les peurs et les angoisses plus masculines, qui sont un rapport de force, de domination, sont nécessairement incapables de vaincre le super prédateur. »

 La maternité a beau être un des thèmes forts au cours de la saga, l’homme en est quasiment exclu, au profit de la créature Alien. Les blockbusters américains ont toujours eu des difficultés à mettre en scène des personnages féminins qui soient forts et seuls à l’écran, Alien fait figure de précurseur : « C’était assez visible, bien en avance, dans la saga ‘Alien’, explique Célia Sauvage. Clairement le personnage de Ripley, seule survivante, n’a pas du tout besoin de l’aide des hommes, et les autres personnages disparaissent puisqu’ils sont moins puissants ». Les volets plus récents reprennent malheureusement des codes plus traditionnels des films américains : « Dans la saga qui se poursuit actuellement, dans les deux premiers volets Prometheus et Covenant, l’importance des personnages féminins, notamment le personnage joué par Naomi Rapace, est totalement éclipsé par le charisme de Michael Fassbender, qui devient le personnage principal, regrette Célia Sauvage. Ça a été assez mal reçu par la presse féminine qui considérait que Ridley Scott n’avait pas du tout respecté le contrat d’Alien : la femme forte disparaît au profit d’un homme d’action ».

Star Wars : que la force soit avec elles

Sorti peu avant Alien, le premier épisode de la saga Star Wars introduisait un personnage féminin fort, en la personne de Leia Skywalker, interprétée par Carrie Fisher. Intrépide, autonome et franche, n’hésitant pas à s’opposer aux traditionnels héros masculins, le personnage a rapidement surclassé son simple statut de « princesse » pour devenir une icône pour de nombreuses jeunes femmes. Depuis, la saga Star Wars a continué de proposer des personnages féminins puissants, comme Rey (Daisy Ridley), dans sa septième itération, ou encore Jyn Erso (Felicity Jones), dans le spin-off Rogue One.

« Dans les années 80, le personnage de Leia est nécessairement plus ambigu et ambivalent, parce que c’est aussi un personnage qui correspond à une double cible masculine et féminine, explique Célia Sauvage. Le public féminin n’était pas du tout majoritaire dans les années 80, et n’était donc pas le public de masse qui allait consommer un film d’action. Le public masculin va la fétichiser, mais pas tellement l’érotiser, le film étant à destination des jeunes. »

C’est assez frappant dans Star Wars, les personnages féminins sont assez peu érotisés. Il y a une réception qui est très timide sur le caractère fantasmatique que peuvent provoquer les actrices, contrairement à d’autres films d’action, comme Lara Croft, où tout le discours de réception tient autour de l’érotisme qui se dégage de film et qui serait quasi le seul intérêt du film par delà l’action finalement assez médiocre.

Pour autant, les films les plus récents de la franchise ont peiné à imposer leurs personnages féminins au public américain : « Star Wars : Le Réveil de la force, c’est l’exemple même d’un personnage féminin qui aurait pu être un personnage fort, qui a été mis en avant avant la sortie du film. Mais dans la réception américaine, le personnage de Rey a posé problème, au point de se demander si elle n’allait pas avoir une place moins importante pour la suite au profit d’un autre personnage ».

Le cinéma de Tarantino : la vengeance des femmes

« C’est un peu la revanche des femmes, presque sur une cellule familiale je dirais, confiait la réalisatrice Iliana Lolic dans l’émission « Surpris par la nuit » en 2007. Je le ressens comme ça parce que les femmes chez Tarantino sont toutes très belles, elles sont filmées merveilleusement, elles sont très sexy et en même temps ça n’est jamais sexuel. […] Tu te dis ‘Elles sont belles !’, mais c’est un peu comme des icônes. Il y a un côté sacré, au delà de la lutte des femmes. »

 Dans le cinéma d’ultra-genre de Tarantino, le « girl power » est régulièrement mis à l’honneur, toujours à travers l’archétype de la vengeance. De Kill Bill à Boulevard de la mort, en passant par Inglorious Basterds, les personnages féminins s’émancipent grâce à la loi du talion, transcendant leur condition de victime grâce aux représailles. »Il y a une évolution depuis la première vague des femmes d’action dans le cinéma américain, notamment dans le cinéma mainstream et très grand public. Les femmes d’action sont d’abord victimes du désir masculin. Le premier exemple, c’est Thelma et Louise, où les deux personnages principaux sont toutes deux victimes d’abus et d’un désir masculin trop pressant. Leur désir d’action naît d’une envie d’indépendance face au désir masculin », commente Célia Sauvage.

Cette vague de femmes d’action se poursuit dans Kill Bill, de Tarantino : « Le personnage de la mariée est présenté d’abord comme une victime d’un amant jaloux qui la laisse quasi pour morte, puis victime dans le coma de viol. Tout le premier volume du film se construit sur ce désir de vengeance, qui va pousser la femme à se mettre en action », souligne Célia Sauvage.

« Tarantino est un cas particulier, nuance cependant Brigitte Rollet, chercheuse au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, spécialisée dans le cinéma et le genre. Je ne suis pas totalement convaincu par Tarantino parce qu’il fait des choix assez audacieux dans ses personnages féminins mais en même temps il y a une misogynie et un machisme de certains de ses personnages qui affectent un peu l’équilibre. Il joue un peu sur les deux tableaux : on va trouver une forme d’héroïsme traditionnel avec une misogynie bon ton et des personnages féminins qui peuvent séduire un public féminin. Mais je ne dirais pas que c’est un cinéaste féministe. »

Hunger Games : la saga adolescente au féminin

Les sagas cinématographiques adaptées de romans jeunesse sont devenus un incontournable du cinéma à gros budget : aux blockbusters Harry Potter, Percy Jackson ou Twilight a ainsi succédé Hunger Games, qui met sur le devant de la scène l’héroïne Katniss Everdeen (Jennifer Lawrence).

« Dans Hunger Games, le personnage de Katniss est l’unique agent d’action et l’unique objet de fascination des fans de la saga. Elle n’a pas besoin de s’émanciper d’autres hommes mais s’émancipe d’une société qui l’oppresse, se réjouit Célia Sauvage. Je pense que c’est encore extrêmement ambigu pour Hollywood d’avoir besoin de la présence d’un homme pour ne pas se couper d’un public masculin, et ce public masculin a aussi besoin de la présence d’un personnage masculin pour être attiré, quitte à être déçu parce que le personnage va disparaître progressivement. »

Dans la saga, les personnages masculins sont ainsi effacés au profit de l’héroïne, qui leur est nettement supérieure en termes de capacités. Mais d’après la chercheuse, cette mise en scène doit beaucoup au succès de Twilight, dont l’actrice principale, Kristen Stewart, « n’a pas eu besoin des figures masculines pour pouvoir exister dans l’espace médiatique et industriel. Pour Hunger Games, je pense en réaction à la promotion de Twilight, la promotion n’a pas été faite autour des personnages masculins, pour vraiment mettre en avant le personnage de Katniss. Twilight avait mis en avant autant les personnages masculins que féminins, pour attirer le public féminin qui avait besoin d’un objet de désir envers les hommes, mais aussi un objet de fascination envers l’actrice principale ».

Les producteurs auraient ainsi tiré les leçons des sagas qui ont précédé : Jennifer Lawrence a été acclamée par la critique et mène, depuis, une carrière solide. Ses alter ego masculins sont quant à eux bien moins présents sur le devant de la scène.

Max Max Fury Road : héros non éponyme

Sorti en 2015, le quatrième volet de la saga signé Georges Miller, avait complètement éclipsé son héros Mad Max (Tom Hardy), au profit du personnage de l’Imperator Furiosa (Charlize Theron).

« L’émergence des femmes fortes dans les blockbusters actuels où, dans les films d’actions, on remplace les hommes forts par une femme forte, et le sidekick devient masculin, je trouve que c’est assez visible avec le dernier Mad Max Fury Road. C’est le personnage de Furiosa qui devient le moteur principal de l’action, le personnage principal », analyse Célia Sauvage.

Dans le film, l’Imperator Furiosa se bat pour sauver des femmes des désirs masculins dominants et oppresseurs, et le personnage de Max se retrouve bien malgré lui avec un rôle du sidekick, et ce malgré l’importance que lui accorde le titre. Une succession d’autres personnages secondaires féminins, qui se débarrassant d’une ceinture de chasteté, qui tendant un piège aux hommes mal intentionnés, achevait d’opposer hommes et femmes, Mad Max se retrouvant plus par obligation que par chance du bon côté de la balance. La secondarisation du personnage masculin permettait néanmoins de lui donner le beau rôle : Max, s’il suit un temps le mouvement, finit par redonner la direction à suivre avant de s’éclipser pour laisser les autres personnages (tous féminins) profiter du moment de gloire final. Un état de fait qui n’avait pas empêché des fans masculins de crier au scandale, allant jusqu’à dénoncer « une propagande féministe déguisée en film de mec » , preuve qu’en matière de cinéma féministe, le chemin à parcourir est encore long.

Pierre Ropert

Lire sur franceculture.fr