Recension de l’ouvrage de Markos Zafiropoulos « Lacan presque queer », paru en 2023 aux Editions Érès.

Lacan presque queer – titre subversif s’il en est – fait étonnamment écho à la dernière phrase [3] de la chanson de Boris Vian : Bourrée de complexes, où la subversion est moins portée par l’adjectif que par l’adverbe.

Ce presque est le véhicule d’une manifestation discrète, de ce qui s’approche de si près mais demeure au seuil, de cette sorte de retrait qui empêche les formes d’advenir, d’un sens en suspens. Il recèle l’idée d’une extraordinaire tension entre les faits visibles et les choses dissimulées, ouvrant une ligne de fuite, une brèche ou encore une fêlure, un devenir vers un ailleurs, porteur d’une autre résonance. Il s’accorde avec le mouvement du désir qui reste toujours insatisfait – un impossible qui fonde la culture.

Ainsi, dans cette tension entre « Lacan » et « Queer », Markos Zafiropoulos n’annonce pas de profonde mutation de la psychanalyse. Il forge une voie tierce – avec tout le sens que le mot recouvre –, loin de l’événement bruyant. Avec ce presque, la lecture se distribue différemment en ce qu’elle n’est pas toute adressée aux tenants des théories contemporaines, puisque dénoncer un discours, c’est le renforcer ; le titre se dessine alors comme une invitation à une variation subtile de sens, à la manière d’un inconnaissable qui se dérobe à la lumière.

Cet ouvrage poursuit l’interrogation de l’auteur sur l’énigme du passage de la nature à la culture amorcée dans ses écrits précédents, et dont le chemin inversé, conduisant jusqu’au rien, définit la passe. Dans cette traversée, qui se rapproche davantage de la volonté éthique du héros antique que de celle de l’homme moderne, Lacan signe sa rupture avec le corpus freudien. Ce livre approfondit ainsi la distinction chiasmatique entre l’homme ancien et l’homme moderne qui s’illustre à travers Œdipe et Hamlet, l’un libre de son acte commis sans le savoir, l’autre inhibé par le savoir quant à l’acte.

L’homme moderne est un fugitif, dit Markos Zafiropoulos, en ce qu’il vise à s’éloigner de la Chose qui apparaît d’abord dans la recherche de Lacan sous le visage angoissant de la volonté de jouissance de la mère originaire. Mais cette fuite le conduit vers la voie ruineuse de l’enfermement dans le fantasme et les chemins tortueux de la sublimation, qui sont rejetés en tant que point de visée de la cure par Lacan, là où Freud en fait volontiers la promotion. L’éloignement avec la Chose apparaît alors comme l’effet d’une interdiction si fondamentale – puisque, sans elle, ni Loi ni culture n’existent – qu’il n’est même pas nécessaire de l’inscrire parmi les commandements [4] Mais, étant de ces êtres sans origine, la Chose, qui prend de multiples visages dans l’histoire de l’enseignement de Lacan, ne peut se dessiner que dans l’après-coup. L’homme de la modernité est alors emprisonné, mais pour rien, affirme l’auteur, puisque cette Chose n’a pas d’existence réelle. On apercevra peut-être que ce rien, à l’image du Trinc de la dive bouteille, permet d’éclairer cette boutade de Lacan qui, après avoir énoncé à quelques-uns de ses élèves : « suivez-moi, je vous mènerai au bout du monde », lâchera à un visiteur cette confidence tout à fait rabelaisienne : « mes élèves, s’ils savaient où je les mène, ils seraient terrifiés ».

Reste l’enfermement du fantasme aggravé par celui de la sublimation qui organise le désespoir du névrosé moderne et pose à l’entrée de la cure cette question fondamentale des voies de sortie de la cage, si bien représentée dans notre actualité par le couple de l’analyste et de son superviseur mis en scène par la série En thérapie, dont le succès se fonde sur ce fait que tous se reconnaissent dans la trivialité du thérapeute, enfermé lui aussi dans cette cage qu’il appelle son cabinet. Si Hamlet incarne pour Lacan l’emprisonnement névrotique (effet de la mort des dieux), c’est Antigone qui constitue pour lui le paradigme de la liberté, rejoignant un au-delà de l’Atè, un au-delà de la névrose, du savoir insu et du fantasme, etc. Antigone est libre, mais tragiquement libre, dit Zafiropoulos, voilà le prix à payer pour chaque analysant dans la cure ; une tragédie dont il tient pourtant sa liberté. Ainsi, la voie d’une éthique, qui rompt avec les philosophies du bonheur, se trace. Antigone, oui – figure également élue comme telle par Judith Butler – ,mais sans rien retrancher à sa tragédie [5] !

Cet ouvrage est encore un ouvrage sur les noms de la Chose, sa richesse et sa complexité, s’assurant aussi de l’analyse du cas Luther qui lui donne une nouvelle forme, celle du diable comme envers du père surplombant le registre mélancolique du cas et de la culture. La Chose apparaît en effet pour Luther sous la figure de la jouissance du père diabolique et de ses agents mauvais, l’Église catholique et le pape, dont les entreprises décident de sa fuite qui, produisant la Réforme, introduit dans la logique sublimatoire d’un enfermement renouvelé une coupure essentielle dans la culture occidentale. Avec le mythe du père de la horde – le seul mythe dont l’époque moderne ait été capable – comme une manifestation renouvelée de la Chose, le lecteur assiste alors à la genèse d’une analyse originale, donnant à voir un Freud protestant, puisque c’est dans ce tournant qui fait émerger une nouvelle figure de la Chose que la psychanalyse voit le jour.

Ainsi, moins qu’une protestation contre les études de genre qui divise le champ analytique, l’auteur place le discours sur un autre plan qui l’affranchit d’une rhétorique militante, là où dire, c’est faire et qui exclut le Neutre figurant l’espace de transition entre présence et absence, le perçu et le perdu. Il réhabilite la nécessité de l’intervalle, offrant à la pensée l’éther d’un nouvel espace, comme dirait Blanchot.

En signalant le défaut majeur de la French Theory qui consiste à refouler le signifiant zéro – pourtant à l’origine du signifiant du Nom-du-Père qui, comme fonction métaphorique, se substitue au Désir maternel –, Markos Zafiropoulos montre que, par ce chemin, on rejette non seulement le Neutre et le dehors, mais encore le « degré zéro » de Barthes, le « il y a » de Levinas, « le coefficient d’art » de Duchamp, le « on » de Valéry, le « Je » de Rimbaud et j’en passe. C’est une pratique profondément antipoétique qui remplace l’ère du soupçon par une guerre ouverte à l’égard du langage et qui défend l’idée que le mot doit être littéral, univoque, sans éclipse et, surtout, une arme efficace, quelle que soit la situation d’énonciation.

Alors, ce que l’auteur défend est peut-être la dimension poétique de l’œuvre lacanienne, celle qui résiste à la gélification du sens, renforce l’énigme, suscite des interrogations dans l’espace des mots – dans un lieu où l’écriture ne sera plus conçue comme une pratique qui développe le rétablissement de la vérité (du sens et du concept), mais son ajournement peut-être. N’est-ce pas là le sens que Markos Zafiropoulos confère au mot « prison », puisque l’on n’est prisonnier que du langage ? Le décentrement s’effectue alors grâce à l’adverbe presque qui n’est pas sans résonner avec le « ce n’est pas ça » car, en effet, ce n’est jamais ça, mais toujours à côté… là où le sujet se débarrasse de toute hérédité, dérouté des souvenirs d’enfance, pour s’orienter vers l’apparentement à un pouate ; c’est-à‑dire aussi vers une nouvelle mythologie moins engagée dans le signifié prenant la figure d’une Cause, et mieux immergée dans le signifiant qui est sans racines.

Dina Germanos Besson

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