L’exposition « Apocalypse. Hier et demain » à la Bibliothèque nationale de France réunit quelque 300 œuvres du VIIIᵉ siècle à nos jours, inspirées par le texte sur la fin du monde de Jean de Patmos.
L’Apocalypse est un excellent sujet pour les artistes. Le texte de Jean de Patmos (écrit vers 95) leur offre abondance de motifs attirants et effrayants : les Quatre Cavaliers, les Anges dont les trompettes annoncent les désastres et, mieux encore, ceux-ci : pluie de grêle et de sang, embrasement du soleil, invasion des ténèbres, sauterelles à queue de scorpion, et le dragon, évidemment. Il doit être rouge, à sept têtes et dix cornes et dirige des armées de diables. Il y a aussi la bête marine qui doit tenir de la panthère, de l’ours ou du lion et une autre, sortie de terre, non moins monstrueuse, qui marque les hommes du chiffre de l’Apocalypse, 666. Et la grande prostituée : « La femme, vêtue de pourpre et d’écarlate, étincelait d’or, de pierres précieuses et de perles. Elle tenait dans sa main une coupe d’or pleine d’abominations : les souillures de sa prostitution. Sur son front un nom était écrit, mystérieux : “Babylone la grande, mère des prostituées et des abominations de la terre.” » Elle finit brûlée et dévorée.
Le succès artistique de L’Apocalypse n’a donc jamais faibli. L’exposition « Apocalypse. Hier et demain », qui se tient à la Bibliothèque nationale de France (BNF), à Paris, en apporte des preuves surabondantes, du Beatus de Saint-Sever, dont les peintures dominées par l’écarlate datent du troisième quart du XIe siècle, au film de Lars von Trier Melancholia, de 2011. L’actualité catastrophique de la planète donne à penser que l’histoire devrait continuer, ce que confirment de nombreuses créations contemporaines, placées en regard de celles du Moyen Age ou du XIXe siècle.
Gravité du sujet et paradoxe
A peu près tous les modes de création anciens et modernes sont réunis : peintures sur parchemin ou toile, vitraux, sculptures sur pierre ou ivoire, tapisseries, estampes, photographies, films, assemblages et installations. Soit près de 300 pièces, dont beaucoup très célèbres : La Guerre (1870), du Douanier Rousseau, les quinze gravures sur bois de L’Apocalypse de Dürer de 1511 et de vastes ensembles de Callot, Goya, Blake, Redon et Dix. Moins attendues et précieuses sont les présences de Ceija Stojka (1933-2013) ou de ce grand artiste encore trop peu connu en France, bien qu’il y ait vécu, Yüksel Arslan (1933-2017).
Les provenances sont multiples : les inépuisables collections de la BNF en premier lieu, mais aussi à Paris le Musée national d’art moderne, celui d’Orsay et d’autres hors de France, dont le British Museum, à Londres, et le Fitzwilliam Museum, à Cambridge, pour les Blake. Tout cela fait d’« Apocalypse » une exposition de grand luxe, le seul risque étant que la qualité des artistes et la splendeur de leurs travaux fassent oublier la gravité du sujet. Car c’est de la fin du monde qu’il s’agit, quand il n’y aura plus d’humains pour créer et pour regarder.
Ce paradoxe sommeille au fond de ces chefs-d’œuvre. Ils annoncent des désastres définitifs, ils énumèrent inexorablement les raisons pour lesquelles l’humanité doit être punie pour les abominations dont elle est coupable. On peut supposer que les enlumineurs et les sculpteurs de pierre ou d’ivoire du VIIIe ou du XIe siècle croyaient, au moins un peu, à ces épouvantables prophéties et que tout disparaîtrait quand surgiraient les Cavaliers maudits.
Ils n’en travaillaient pas moins de tout leur zèle à dessiner, peindre, graver ou tailler ces œuvres qui annonçaient elles-mêmes qu’elles étaient vouées à disparaître dans le cataclysme final. Il en est des scènes de l’Apocalypse comme des vanités soigneusement peintes au XVIIe siècle : elles annoncent la fin d’une façon si séduisante qu’elles détournent la pensée de l’horreur de cette terrible issue. La plupart du temps, c’est ce qui se passe ici : on admire œuvres et artistes et on oublie un peu le sujet.
Sentiment du tragique
Aussi, plutôt qu’un inventaire, fastidieux et lacunaire, ne s’arrêtera-t-on que sur quelques œuvres qui imposent le sentiment du tragique. Au premier chef, le Beatus de Saint-Sever, dont l’œil scrute les feuilles d’autant plus attentivement que leurs compositions et leurs figures sont très étranges. Les premières se caractérisent par la division géométrique qui découpe la page en bandes superposées ou en rectangles accolés, surfaces monochromes à l’intérieur de leurs lignes, dépourvues de toute représentation, de sorte qu’une structure abstraite ordonne l’arrière-plan par plans de couleur.
Quant aux figures, humaines ou monstrueuses, leurs attitudes et leurs visages sont fixés par un dessin simple et net qui pousse au point d’expression maximal d’un état psychique : foi, épouvante, cruauté, etc. Les auteurs des peintures se sont accordé la liberté des proportions. Les corps animaux et humains sont, à l’intérieur d’une même image, à une échelle plus réduite ou plus grande selon leur importance dans le récit et le symbolisme. Autrement dit : le Beatus est conçu selon la volonté de susciter l’angoisse par des moyens purement visuels. Picasso l’a donc consulté au moment de peindre Guernica.
Une autre œuvre foudroyante est celle de Victor Hugo, dessins à l’encre et à la gouache, masses d’ombre dont s’extraient quelques murs ou on ne sait pas quoi, stèle ou spectre. Et, autres artistes amateurs, puisque écrivains et poètes, Antonin Artaud (1896-1948) et Henri Michaux (1899-1984), qui ne se perdent pas dans les artifices du style, ne cherchent pas à prouver leur savoir-faire et vont à l’essentiel. Leurs œuvres, de petit format, exécutées avec des moyens réduits, font apparaître par comparaison ce qu’il y a de fabriqué et de factice dans d’autres travaux, plus habiles, trop habiles.
Une tête de Michaux de 1939, gris et blanc sur fond noir, très légèrement rehaussée d’un peu de rouge, a plus d’intensité et de vérité que les Fautrier et Masson accrochés plus loin, qui cherchent l’effet. Cette simplicité cruelle se retrouve dans l’aquarelle de Miriam Cahn de 1991, Atombombe, alors que, sur le même motif, la peinture d’Anne Imhofest littérale et ennuyeuse. La même comparaison oppose la photographie en noir et blanc d’un livre recouvert de cristaux de sel, idée de Tacita Dean, et des œuvres qui se perdent dans la complexité des agencements et des matériaux précieux, telles celles de Kiki Smith, élégantes vainement.
Ou bien il faut faire de cette complexité le sujet de l’œuvre, ce que réussit Laurent Grasso en associant prodiges astronomiques, peinture à la manière du Trecento florentin ou siennois, et signes de néon. Le sujet n’est plus dès lors l’Apocalypse, mais ce que les artistes y ont trouvé de ressources au fil du temps. Ses œuvres, placées à plusieurs endroits du parcours, font office de contrepoint légèrement ironique à l’excès de pathos auxquels d’autres ne résistent pas.
Apocalypse. Hier et demain, BNF, quai François-Mauriac, Paris, 13e. Du mardi au samedi de 10 h à 19 h, de 13 h à 19 h le dimanche. Entrée de 13 à 15 €. Jusqu’au 8 juin.