Lire ou relire le roman Les irresponsables d’Hermann Broch, dont le titre est repris par Johann Chapoutot pour son dernier  ouvrage  sous-titré Qui a porté Hitler au pouvoir ? Saines lectures en ces temps troubles.

Le thème central du roman de Hermann Broch, Les Irresponsables, pose au milieu d’une affabulation singulière et presque paradoxale le problème capital de la conscience humaine : celui de la participation, volontaire ou par ignorance, active ou indifférente, aux crimes qui se commettent dans l’univers. Construit sur des plans multiples, ce roman entrecroise les destinées individuelles de ces  » irresponsables « , innocents à leurs propres yeux et peut-être aux yeux du monde, mais gravement impliqués, en réalité, dans le mal dont ils ont été la cause ou l’occasion. De ces destinées individuelles, Hermann Broch passe au plan de la destinée collective des peuples, et c’est là que ce récit prend une ampleur plus vaste et insoupçonnée, en tant que témoignage sur l’Allemagne d’avant le nazisme et sur la culpabilité de ceux qui n’ont rien fait pour empêcher sa victoire.

Hermann Broch le dit expressément dans la post-face où il expose la genèse du livre et en dégage les idées directrices.  » Le roman décrit des situations et des types allemands de la période pré-hitlérienne. Les personnages choisis pour les représenter sont dépourvus de convictions politiques. Dans la mesure où ils en ont, ils flottent dans le vague et le nébuleux. Aucun d’eux n’est directement  » responsable  » de la catastrophe hitlérienne. C’est pourquoi le livre s’appelle les Irresponsables. C’est malgré fout dans cet état d’âme et d’esprit – l’expérience l’a prouvé – que le nazisme a puisé sa vraie force. L’indifférence politique est en effet une indifférence éthique, et par là elle s’apparente étroitement à la perversion éthique.  » Il importait d’autre part de montrer comment cet apparent manque de culpabilité, cette complicité déguisée en innocence, plonge ses racines jusque  » dans le domaine des représentations magiques et métaphysiques  » et, en même temps,  » dans les instincts les plus obscurs « .

Curieusement composé, ce roman est une mosaïque de textes écrits à diverses époques mais se rattachant, par une sorte de prescience, à ce qui allait être le problème de l’indifférence à sa propre responsabilité ; le personnage d’Andreas, devenant l’élément majeur du dessin, posant le grand problème éthique, évolue d’un récit à l’autre, jusqu’à se développer en une sorte de monstre de cruauté involontaire, de criminalité inconsciente. Son suicide, au terme de la longue confession qu’il fait à l’apiculteur, être mythique et symbolique, apparaît alors comme suprême accomplissement plutôt que comme expiation et rachat. La conclusion même de sa confession résume ce que Hermann Broch veut nous faire entendre sous le nom de responsabilité collective.  » Je suis responsable, dit Andréas, des crimes gui ont pu être commis autrefois dans cette maison, de ceux gui se multiplieront cruellement autour de moi, accomplis par d autres, sans que j’y contribue. Car, projetés dans l’illimité, dépouillés des frontières du moi, nous sommes devenus une unité froide et magique, précisément en raison de notre absence de communauté. C’est une fusion à froid d’un manque de responsabilité universel et d’indifférence, si bien que la faute et la pénitence sont partagées par tous, car la nouvelle vengeance par le sang est magique dans sa nudité, mais elle est légitime, puisque aucun de ceux qu’elle atteint ne s’est soulevé contre elle. « 

Une autre  » clé  » de ce livre se trouve dans le parallélisme des personnages des Irresponsables et de ceux de Don Juan ; c’est avec une intention très précise que Broch a appelé von Juna l’amant de la baronne W…, qui porte le prénom d’Elvire, et que Zerline est ici cette prodigieuse magicienne, entremetteuse à l’ingéniosité diabolique, qui rassemble dans ses mains toutes les destinées. De même que les autres romans de Broch, les Irresponsables est un livre difficile, dont la signification métaphysique, et même ésotérique, ne se révèle que peu à peu, selon  » l’angle  » sous lequel le lecteur regarde agir les personnages et juge leurs actes.

De la moralité individuelle de ces actes on aboutit à l’éthique collective : la totalité des êtres humains étant impliqués dans tout ce qui se fait de bien et de mal ici-bas.

On retrouve donc dans les Irresponsables le thème qui hanta Hermann Broch toute sa vie, dans ses romans : la Mort de Virgile, les Somnambules, comme dans ses travaux philosophiques sur la psychologie des masses qu’il enseignait à l’université Yale après avoir émigré d’Allemagne. C’est encore lui qui perce dans l’un des livres les plus anciens de cet écrivain, la Grandeur inconnue, que la Rhein Verlag de Zurich vient de réimprimer dans le dernier volume des œuvres complètes de Broch : le savant qui se détourne de l’humain et vit dans le monde abstrait de sa recherche et de sa pensée est coupable, par manque de solidarité humaine, du mal qui se commet autour de lui.

Hermann Broch, Les irresponsables, Gallimard, Imaginaire, 13€.

Lire sur lemonde.fr la critique du roman lors de la parution de sa traduction en français en 1962

Johann Chapoutot, Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ?, Gallimard, 2025, 21€.