Lire Tourner en rond de Jean-Michel Espitallier, paru en 2016, dans lequel il écrit « Voilà qui fait du rond-point le lieu d’une absolue mobilité », ce qui ne manque pas de saveur compte tenu de l’actualité récente.

Retour sur la critique littéraire parue en 2016 dans Le Monde  à l’occasion de la sortie de cet ouvrage ainsi que de France Romans.

Le rond-point traduit le passage historique de l’ancienne société disciplinaire à la nouvelle société de contrôle. Et ça roule !

On le découvre en arrivant, mais c’était prévisible : les vitrines du café de l’Est parisien où Jean-Michel Espitallier nous a fixé rendez-vous donnent sur un rond-point. De taille réduite et quelque peu triangulé, celui-là n’en affiche pas moins la suffisance des ronds-points parisiens, qui ne font rien comme les autres, ainsi qu’Espitallier le remarque dans Tourner en rond. De l’art d’aborder les ronds-points : il n’y a qu’à Paris qu’une fois engagé sur le rond-point le conducteur continue d’y respecter la priorité à droite, malgré les alternances politiques ; il n’y a qu’à Paris que les piétons arpentent impunément ce symbole de la libre circulation des automobiles qu’est partout ailleurs le sacro-saint rond-point, no man’s land souvent orné en son centre d’une charrue à fleurs ou d’une œuvre d’art, selon la couleur du pouvoir local, pour le coup.

Le rond-point méritait bien qu’enfin un poète prenne la liberté de s’y arrêter, et d’abord pour « méditer sur ce moment fragile et très embarrassant où la chose inventée n’avait point encore reçu de nom pour la nommer », tant il est vrai que, dit-il : « A la fin de ce livre, je n’aurai pas utilisé un seul rond-point. J’aurai utilisé le mot, jamais la chose. »

On se croyait en avance, rue de Charonne, mais Jean-Michel Espitallier est déjà là, jouant de ses deux cigarettes électroniques posées sur la table, l’une à réservoir rouge et l’autre jaune. Echarpe colorée et veste à col pique affichant ses hauts revers façon Joker, il s’est assis en habitué dans un recoin, et l’on songe confusément que rien ne dénonce le poète, si rien ne le contredit, sous un visage d’éternel étudiant. C’est à peine si l’on devine l’ombre de la mélancolie qui rôde sous la lucidité joueuse, exactement comme dans les deux titres qui paraissent ce printemps. Très différents l’un de l’autre, ils sont tous deux animés par la même volonté d’en découdre avec la raison dominante « quand le génie de la bêtise n’en finit plus de nous épater ».

Il en convient d’ailleurs volontiers : se payant le luxe de paraître sous la couverture des Presses universitaires de France, Tourner en rond n’emprunte à l’essai académique qu’une apparence, pour mieux véhiculer une charge de poésie si déroutante que la question qu’il ne pose pas vous trotte bientôt par la tête : nos vies elles-mêmes ne seraient-elles pas devenues la métaphore de ce qu’est donc le rond-point ? Sous l’apparence du libre arbitre laissé à chacun dans le choix d’une direction à prendre, l’implacable loi du trafic social et de sa nécessaire fluidité règne, aujourd’hui comme hier ; dans leur autoritarisme assumé, « le feu ou le stop sont des reliquats de la société disciplinaire. Leur remplacement par le rond-point traduit le passage historique de l’ancienne société disciplinaire à la nouvelle société de contrôle » – et ça roule.

Camouflé en dictionnaire, pour sa part, France romans est un détonnant collage mêlant la poésie proustienne des noms de pays à la réalité souvent vulgaire et parfois désopilante des représentations qui peuvent leur être attachées. « J’ai commencé par lister des noms de lieux à fort coefficient poétique, explique-t-il, avant de décider de les associer chacun à une citation tirée de journaux locaux, de guides touristiques ou de vieux manuels scolaires », dit-il, et il ne s’interdit pas ici ou là une fulgurance personnelle qui vient trouer cette photographie textuelle d’une France inquiétante. L’absence de classement alphabétique ne facilite pas le parcours du lecteur cherchant les villages d’enfance, mais le but n’est certes pas de lui rendre la promenade plus aisée : puisqu’il n’y goûtera qu’à s’y perdre pour mieux s’y retrouver d’un éclat de rire tantôt noir, tantôt jaune. « Le rire est une arme trop dangereuse pour être laissé aux clowns », dit-il, justifiant son goût pour l’inquiétante étrangeté de ce rire jaune que l’on dit souvent « déplacé », mais qui y trouve parfois le pouvoir de déplacer le sens – lorsqu’il précède de peu le constat effrayant qu’il a soulevé comme un lièvre.

Une sorte d’affranchi

S’il peut tuer, le rire est aussi l’un des meilleurs moyens de s’affranchir : alors qu’il n’a cessé depuis trente ans d’en user pour affranchir la poésie du « genre poésie » conçu comme une norme identitaire (« toujours cette marotte de l’identité »), l’auteur du Théorème d’Espitallier (Flammarion, 2003) est lui-même une sorte d’affranchi. Il assure n’avoir jamais regretté sa démission des éditions Tallandier, en 2002 : il redoutait de noyer dans la fonction d’éditeur le désir et la liberté d’écrire, comme tant d’autres avant lui ; de devenir un « écrivain rentré », animal à sang froid et digestion lente. Il est sûr que, vivant depuis de poésie et parfois de musique (lycéen, il jouait déjà de la batterie dans un orchestre de bal semi-professionnel), il ressemble à tout sauf au poète maudit des images d’Epinal, à l’écouter égrainer les dates de performances, de lectures ou de conférences qui lui assurent ces semaines-ci, de Paris à Tanger, une existence à rendre jaloux bien des romanciers, sinon quelques « têtes de gondole ».

Reste que, dans son refus obstiné de céder à l’esprit de sérieux que l’on exige des grandes personnes, Espitallier persiste à jouer avec les mots en préservant tout le sérieux véritable que les enfants mettent dans leurs jeux. Il avait près de 30 ans lorsqu’il est monté à Paris ; il y a apporté non pas tant des souvenirs qu’une mythologie personnelle très discrètement agissante dans tous ses textes, ce qui transparaît au fil de la conversation. Alors que ses livres sont hantés par la guerre, on apprend que ses parents furent résistants, mais n’en parlaient jamais (« sauf lorsque mon père évoquait son meilleur ami, tué à ses côtés, à Gap, en 1943 ») ; alors que la notion de jeu lui est fondamentale, on apprend que lesdits parents tenaient un magasin de jouets, à Barcelonnette (Alpes-de-Haute-Provence) et conservaient comme une relique une épaisse veste de cuir à la Clint Eastwood : celle du grand-père émigré en Californie pour y jouer les cow-boys, avant de revenir fonder tardivement une famille, en 1918. Un déguisement vrai dans un magasin de vrais déguisements : une aubaine d’enfance.

Réinvestir la cité

C’est d’ailleurs avec un « pays », Jacques Sivan, qu’il a fondé et dirigé de 1989 à 2006 la revue Java, haut lieu d’une exploration sans dogmatisme de la scène poétique au tournant du siècle. Java a eu autant d’importance pour la reconnaissance des grands aînés, de Valère Novarina à Bernard Heidsieck, pionnier de la poésie sonore, que pour l’émergence d’une nouvelle génération qui a depuis imposé sa liberté, sortant la poésie des rayonnages de plus en plus étriqués de la librairie pour réinvestir la cité via les scènes musicales et les galeries d’art, de performances en installations.

Après avoir publié dans Java des auteurs aussi différents qu’Olivier Cadiot, Christophe Tarkos ou encore Nathalie Quintane, Espitallier les a réunis dans Pièces détachées, en 2000. Cette magnifique anthologie de poche, qui fit grand fracas à sa parution, a été rééditée avec une préface aux accents de manifeste en 2011, toujours chez Pocket : fidèle lecteur de Gilles Deleuze, le poète invite à n’y chercher aucun marqueur de poésie pour mieux « se laisser attraper, chahuter, déstabiliser par le bizarre apparent des formes, la fausse incongruité des énoncés, la gravité comique, les mots fendus par le milieu, les syntaxes boiteuses ou les vers pendus par les pieds. Lecture-expérience, donc, qui donne tant de puissance à ces objets textuels ». On ne saurait mieux parler de lui, arpentant en solitaire les grands espaces d’une poésie qui se doit d’être sans cesse réinventée, dans et comme la vie même.

Jean-Michel Espitallier, Tourner en rond. De l’art d’aborder les ronds-points, PUF, 130 p., 12  euros.

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