Les journaux intimes et les rares photos qui en ont été prises sont deux manières de saisir au plus près la réalité de la Shoah.

Dans la postface qu’il a rédigée pour la réédition de son livre Terres de sang, Timothy Snyder insiste sur la nécessité de prendre en compte les destinées et les cheminements individuels lorsqu’on se penche sur les épisodes les plus tragiques. L’étude de Wendy Lower et le témoignage de Janina Hescheles, approfondissent notre connaissance du processus d’extermination des Juifs en Ukraine, tant par les matériaux utilisés que par l’approche proposée.

Une enfance dans l’extermination

Les Cahiers de Janina sont le journal d’une enfant âgée de douze ans. Michel Borwicz, qui a sauvé la petite fille de l’extermination en 1943, a conservé l’intégralité du manuscrit. Édité une première fois en Pologne en 1946, le texte a été censuré par le pouvoir communiste, qui en a retiré la partie sur l’occupation soviétique de 1939 à 1941. L’ancien Résistant, exilé en France, publie une nouvelle fois le texte dans les Écrits des condamnés à mort sous l’occupation nazie.

L’ouvrage qui est paru en 2017 chez Garnier en est la version définitive. Dans sa présentation, Livia Parnes retrace le cheminement de ces différentes éditions en polonais, en yiddish et en hébreu, jusqu’à la publication actuelle.

Les faits se déroulent à Lviv, en Ukraine. Le père de Janina a tenté de fuir, mais il est arrêté par les Soviétiques, puis relâché en mars 1941. Cette détention isole la famille, leurs amis craignant d’être assimilés à des ennemis du peuple par le NKVD. Par ailleurs, la famille vit sous la menace d’une expulsion de l’appartement. À l’été 1941, les Allemands pénètrent à Lviv. L’occupation libère les violences antijuives de certains Ukrainiens et le père de Janina est assassiné dans un pogrom. Les nazis obligent les Juifs à porter des insignes distinctifs puis les enferment dans un ghetto. Très vite, la police allemande fait régner l’ordre, déléguant des tâches subalternes à la milice ukrainienne.

Cette dernière, qui se réclame du dirigeant nationaliste Simon Petlioura ayant œuvré pendant la guerre civile de 1917-1921, arrêtent les Juifs qui tentent d’y échapper. Malgré des conditions de plus en plus éprouvantes, la vie continue : Janina consacre de très belles pages aux efforts des enfants pour continuer à apprendre malgré tout. Suivent les descriptions terribles des rassemblements sur la place d’appel et des déportations, jusqu’à l’enfermement dans le camp de Janowski, ce camp de travail forcé et centre d’extermination ouvert en 1941. Mais l’organisation Zegota de la résistance intérieure polonaise, qui officie aussi en Ukraine, réussit grâce à Michel Borwicz à la faire évader avant la liquidation du ghetto et le démantèlement du camp.

Janina a survécu à la catastrophe. Elle s’est longtemps montrée rétive à relire son texte. L’ouvrage est aujourd’hui complété par des poèmes écrits pendant la guerre et une postface de l’auteure, qui revient dans un texte en forme d’hommage sur son protecteur, sa passion pour la poésie et son rôle dans la résistance polonaise.

Une photo miraculée

À 300 kilomètres plus à l’est, dans la bourgade de Myropil située à l’ouest de Kiev, s’est déroulé les 29 et 30 septembre 1941 le massacre de Baby Yar. Dans ce même village se produisent quelques semaines plus tard des exactions similaires. Wendy Lower en retrace le déroulement, elle qui a auparavant travaillé sur la mise en place de l’espace vital nazi et l’extermination des Juifs dans la partie orientale de l’Ukraine. La Shoah par balles atteint son acmé.

Pour l’écriture de son dernier livre, Le Ravin, l’historienne est partie d’une photo retrouvée par deux journalistes tchèques dans les archives de la Sûreté. En 2010, elle conduisait des recherches dans les archives du musée de l’holocauste à Washington afin de prouver la responsabilité de Bernhard Frank, un officier SS qui était alors encore en vie et qui a pris la décision d’exécuter les juifs d’Ukraine entre juillet et octobre 1941. C’est là que les deux journalistes lui ont soumis la photographie. Il s’agit de l’un des rares témoignages visuels de la Shoah par balles : des officiers allemands, accompagnés de miliciens ukrainiens et d’un photographe tchèque, abattent à bout portant une mère et ses enfants.

À partir de cet instantané de la barbarie, l’historienne a mené une enquête pendant dix ans, qui l’a conduite dans les archives ukrainiennes, russes, allemandes, pragoises, israéliennes et américaines, de manière à reconstituer non seulement les événements qui ont conduit à cette photographie, mais aussi à identifier les assassins et à supposer qui étaient leurs victimes.

Les photographies de l’extermination sont extrêmement rares : l’auteure en a recensé au total une dizaine. Celle-ci est suffisamment précise pour que l’on puisse voir les visages de trois des quatre assassins et d’un témoin assistant à la scène. Le photographe Lubomir Skorovina est à quelques mètres. Il prend des clichés en contrevenant aux ordres des autorités allemandes qui les interdisent. En 1943, il est inquiété après la dénonciation d’un policier ukrainien dénommé Krakowsky, mais Skorovina réussit à dissimuler ses photographies. Au total, cinq d’entre elles ont été sauvées, sur les 66 qui ont été prises lors du massacre.

Pour reconstituer le déroulement du massacre, Wendy Lower s’est rendue en Ukraine et a retrouvé dans l’ancien quartier juif de Myropil la seule survivante, qui s’est faite passer pour morte dans la fosse commune avant de réussir à s’enfuir. C’est grâce à Ludmila Blekhman que Wendy Lower a finalement retrouvé le lieu de l’exécution.

Nommer les bourreaux

Les uniformes montrent qu’il s’agit de policiers allemands, dont un bataillon a été envoyé dans la ville. L’un d’entre eux a été poursuivi en RFA après la guerre, à suite de leur dénonciation en 1969. Trois hommes sont identifiés, mais un seul est jugé : Erich Kuska, un policier qui s’est porté volontaire pour abattre des Juifs. Sa déposition accrédite sa présence sur les lieux. L’enquête confirme aussi la présence d’un deuxième policier, Hans Vogt, qui a disparu. Les deux sont dirigés par le commandant Nette, qui a été tué au combat. Kuska a été gracié faute de preuves – l’absence de témoin direct. Le jugement a en effet lieu en pleine guerre froide, ce qui empêche les enquêteurs de se rendre en Ukraine – la bienveillance complice du président du tribunal faisant le reste.

Les autres bourreaux ont été retrouvés en URSS. En 1987, l’aboutissement d’une enquête entamée en 1966 a également permis d’établir les noms de trois policiers ukrainiens présents sur la photo : Gnyatuk et Lesko, qui ont été condamnés à mort en 1987 ; le troisième, Rubak, a été condamné à quinze ans de détention, car trop jeune lors des faits. Ils ont été jugés pour collaboration avec les autorités nazies et non pour leur participation à l’extermination.

Par un travail de fond reposant sur des enquêtes effectuées dans les années 1960 en République tchèque et en Ukraine, Wendy Lower a pu reconstituer l’ensemble du processus, depuis l’annexion de l’Ukraine jusqu’au massacre du 13 octobre 1941, dont elle donne le récit quasiment heure par heure. Le 10 octobre, le feld-maréchal Walther von Rathenau écrit qu’il « considère l’extermination des femmes et des enfants juifs comme une urgence impérative et qui doit être menée sous toutes les formes nécessaires ». La Shoah par balles est pratiquée avec une extrême célérité, et les exécutions de masses se doublent de pillages par des populations locales.

Le 12 octobre, les Allemands ont rassemblé les Juifs d’un côté et les habitants de Myropil de l’autre pour leur ordonner de creuser les fosses des charniers. Les SS ordonnent aux volontaires du bataillon de police de se rendre sur les lieux d’exécutions. La milice ukrainienne est convoquée pour sa part pour boucler la ville et empêcher les Juifs de fuir. Bien que quelques Ukrainiens ont caché des enfants, une partie du village participe au pogrom.

200 personnes au total sont regroupées sur la place du village. Le 13 octobre à l’aube, une colonne est conduite vers la forêt. Les policiers allemands et les miliciens ukrainiens abattent dans une fosse les victimes et certains exécutent les enfants à main nue. Ludmila Blekhman, elle-même jetée dans le ravin, réussit à s’enfuir à la faveur de la nuit. Elle est la seule survivante du massacre. Le 1erdécembre 1941, l’officier central du Reich, Karl Jäger, écrit que « la zone a été débarrassée des Juifs ».

Dans cette recherche obstinée, Wendy Lower a retrouvé d’autres clichés qui lui permettent de supposer, sans certitude absolue, le nom des victimes. Cette micro-histoire de la Shoah nous plonge dans les aspects les plus précis de l’extermination, rendant hommage aux victimes et nommant leurs assassins.

L’ensemble formé par le témoignage de Janina Hescheles et le travail de recherche de Wendy Lower permet de montrer « la violence des voisins », pour reprendre l’expression de Jan Gross, et propose une micro histoire de la Shoah, notamment sur ces terres noires d’Ukraine, de Biélorussie, de Pologne et de Russie. Ces deux livres contribuent ainsi à réaliser le souhait de Timothy Snyder : individualiser la tragédie et donner un nom à toutes les victimes.

SYLVAIN BOULOUQUE

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