Sur le réseau professionnel, chaque expérience de vie, bonne ou mauvaise, sert de prétexte à louer les vertus de l’échec ou du management bienveillant. Une nouvelle manière de faire son autopromotion.

Si vous faites partie des 14 millions de Français présents sur LinkedIn, vous n’avez pas pu y échapper. Le réseau professionnel est devenu le terrain d’expression privilégié de milliers de poètes en herbe cultivant l’art de la parabole avantageuse. C’est à qui trouvera l’image ou le récit le plus susceptible d’éclairer les foules sur la transformation digitale ou les bienfaits du management bienveillant.

Et dans l’art de taquiner la muse, LinkedIn a ses champions. Tel dirigeant d’entreprise fait ainsi de son expérience du saut en parachute le point de départ d’une réflexion sur les vertus de l’adaptation en milieu hostile : « Tout ce que je peux faire dans cette situation est de m’adapter au vent et à la nature pour maintenir ma position. C’est comme la vie. Tu ne peux pas combattre les éléments et tu dois toujours suivre le courant. Accepte tout ce qui peut arriver et adapte-toi. » Un train loupé devient, pour un autre, prétexte à une réflexion sur la nécessaire « agilité opérationnelle » du manager. Ou une conversation impromptue avec un inconnu, le symbole des vertus de la communication en entreprise.

Epanchements lyriques

Lorsque son quotidien a cessé de lui fournir des analogies fécondes, le fabuliste 2.0 s’en remet aux vertus lacrymales du trauma. Le récit d’un deuil, d’une maladie ou d’une querelle familiale donne lieu à des épanchements lyriques sur la façon dont ces épreuves lui ont permis de démontrer sa combativité ou sa capacité de résilience.

Un compte Twitter, Disruptive humans of LinkedIn, recense un florilège de ces confessions intempestives. « Je viens d’apprendre une mauvaise nouvelle, confie un influenceur sur LinkedIn. Un ami qui perd la vie à cause d’une crise cardiaque qu’il a eue dans son boulot en pleine réunion avec son sup. Stress, manque de sommeil… » Sa conclusion : « Si je me réveille un jour et que je sens que quelque chose me perturbe dans ma vie, je l’élimine sans y penser à deux fois. » D’autres en profitent pour régler leur œdipe. « Mon père a quitté ma mère lorsque j’avais 2 ans, dévoile le cofondateur d’une start-up. Il était membre d’un syndicat et pensait que les patrons étaient l’ennemi. Il passait son temps à défendre les droits des travailleurs. (…) Il n’a pas compris pourquoi je quittais un emploi bien payé pour tout recommencer et travailler tout le temps. Sa désapprobation m’a donné toute l’énergie nécessaire pour lui prouver que j’avais pris la bonne décision. »

Autre genre littéraire très prisé par l’influenceur LinkedIn : le récit d’un échec. Ou comment un licenciement brutal, un entretien d’embauche ou un concours ratés lui ont ouvert les chakras. Car, bien entendu, l’échec n’est jamais envisagé dans sa dimension purement négative, mais devient le nécessaire et douloureux prélude à une victoire personnelle… « J’ai été refusé à l’entrée de toutes les écoles de commerce postbac, raconte un patron de start-up. Aujourd’hui, six ans après, je copilote une entreprise de 50 salariés. » Un conférencier professionnel confie : « Il y a un an, je me faisais virer d’un grand groupe qui venait de nous racheter. (…) Les humiliations qui vont de pair avec les motifs fallacieux du licenciement ont été une épreuve difficile pour ma famille et moi. Mais, en vérité, c’était qu’il y avait mieux qui m’attendait ailleurs. »

Le royaume du storytelling

Que ces récits soient authentiques ou non, à la limite, peu importe. Au royaume des fables, les affabulateurs sont probablement légion. L’enjeu principal de ces paraboles n’est pas tant de livrer un aspect de soi que de démontrer à un potentiel recruteur, collègue ou client son tempérament de leader. « Evidemment, vous ne mettez pas en jeu votre identité en vous confiant ainsi sur LinkedIn, affirme Serge Tisseron, psychologue et auteur d’un article titré « De l’intimité librement exposée à l’intimité menacée » paru dans la revue Vie sociale et traitements, en 2007. Il s’agit juste d’une énième déclinaison, en ligne, de la pratique du storytelling. » Comprendre : raconter des « histoires » pour s’autopromouvoir.

Certains patrons stars de l’univers des start-up ont ouvert la voie de ce personal branding (« marketing de soi-même ») en adoptant une posture proche de celle du gourou ou du « maître de morale ». « Ils ont popularisé ce brouillage très anglo-saxon de l’intime et du “pro”. Vous n’êtes plus un patron, mais un leader inspirant, etc. Les gens ont vu que cela fonctionnait, et tout le monde s’est mis à les imiter, commente Romain Pigenel, cofondateur de Futurs, une agence de conseil en innovation.C’est exactement le même principe que le filtre embellissant d’Instagram, mais appliqué au monde du travail. Il n’y a aucune place là-dedans pour quoi que ce soit de laid, de négatif. Chaque expérience subjective doit être ramenée à des cadres narratifs connus. »

Pour les moins inspirés d’entre nous, des vade-mecum livrent des « méthodes » clés en main pour rédiger ces petites paraboles. Leurs conseils : « Introduire l’histoire et la rendre vivante ; faire participer l’auditoire et le faire adhérer au message », etc. Certains de ces manuels vont jusqu’à fournir des récits prêts à l’emploi ! Mais, malgré ces recettes toutes faites, il arrive que l’exercice stylistique dérape. Car à vouloir capter toujours plus de « like » sur la Toile, beaucoup de ces gourous du dimanche basculent dans l’exhibitionnisme.

La palme du malaise revient probablement à cet « agent digital » un peu trop prompt à manier la métaphore sexuelle pour évoquer l’art délicat de l’entretien d’embauche : « J’ai fait le test : j’ai pris une claque. Demander à ton ou ta futur(e) copain ou copine quelle position sexuelle du Kama-sutra il ou elle préfère, ça ne marche pas. (…) Bon, exemple fictif, mais le recrutement, cela ressemble un peu à ça, non ? Prouver tout ce que tu sais faire (les compétences) avant de se connaître un minimum, est-ce bien raisonnable ? »

Elena Scappaticci

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